Mateo Pérez Rueda n’aura jamais terminé son stage. Ce jeune militant politique colombien, actif dans sa communauté locale, a été assassiné quelques semaines avant le scrutin présidentiel. Son histoire n’a rien d’exceptionnel dans la Colombie de 2024. C’est même devenu presque banal, si tant est qu’on puisse s’habituer à l’horreur. Alors que le pays s’apprête à voter ce dimanche, la violence politique connaît une résurgence inquiétante qui rappelle les heures les plus sombres du conflit armé.
Vous croyez peut-être que la Colombie avait tourné la page de la guerre civile après l’accord de paix de 2016 avec les FARC. Erreur. Les assassinats ciblés de leaders sociaux, de candidats locaux et de militants se multiplient. Cette élection présidentielle, qui oppose la gauche à la droite dans un affrontement idéologique sans précédent, se déroule dans un climat de terreur qui menace la démocratie même. Entre un candidat de gauche qui promet une transformation radicale et une droite qui mise sur la fermeté sécuritaire, les Colombiens doivent choisir leur avenir alors que des balles continuent de faucher ceux qui osent s’engager.
Une campagne électorale ensanglantée
Les chiffres qui donnent le vertige
Depuis le début de la campagne présidentielle, au moins 73 leaders sociaux et activistes politiques ont été assassinés. C’est dire si l’engagement citoyen est devenu une activité à risque mortel en Colombie. Ces meurtres touchent principalement les zones rurales, ces territoires où l’État colombien n’a jamais vraiment réussi à imposer son autorité. Dans le Cauca, département du sud-ouest, on compte à lui seul 18 assassinats politiques en trois mois. Une hécatombe.
Les organisations de défense des droits humains sonnent l’alarme depuis des mois. Selon leurs données, 2024 pourrait devenir l’année la plus meurtrière pour les activistes depuis la signature des accords de paix. Pourtant, l’État semble impuissant. Ou pire, désintéressé. Les enquêtes judiciaires n’aboutissent que dans 6% des cas selon les estimations les plus optimistes. Autrement dit, tuer un leader social en Colombie reste une entreprise presque sans risque pour les assassins.
Qui tire dans l’ombre ?
C’est là que ça devient intéressant. Les meurtriers ne portent pas d’uniforme unique. On trouve des groupes dissidents des FARC qui n’ont jamais accepté l’accord de paix, des paramilitaires d’extrême droite qui ont reconstitué leurs forces sous de nouveaux acronymes, et des organisations criminelles liées au narcotrafic. Cette nébuleuse violente partage un objectif commun : empêcher toute transformation sociale qui menacerait leurs intérêts économiques ou territoriaux.
Dans certaines régions, les menaces arrivent par SMS. Un simple message : “Retirez-vous ou on vous retire.” Une efficacité terrifiante. D’autres fois, c’est plus brutal encore. Des assassinats en plein jour, devant témoins, pour terroriser les populations locales et décourager toute velléité de participation politique. Les candidats aux élections locales reçoivent des “invitations” à abandonner leur campagne. Beaucoup s’exécutent. Difficile de leur en vouloir quand la vie de leur famille est en jeu.
La géographie de la peur
Tous les territoires colombiens ne sont pas égaux face à cette violence. Le Cauca, le Nariño, l’Antioquia et le Nord de Santander concentrent l’essentiel des assassinats. Ces départements ont un point commun : ce sont des zones stratégiques pour l’économie de la coca et des routes du narcotrafic. Là où circule la drogue, la violence politique prospère. Même si cela reste à nuancer, difficile de ne pas voir le lien direct entre les intérêts économiques illégaux et l’élimination systématique des leaders qui défendent les communautés.
“En 2024, être candidat dans certaines municipalités colombiennes équivaut à signer son arrêt de mort. Nous avons documenté 112 menaces sérieuses contre des candidats locaux en seulement deux mois.” — Mission d’Observation Électorale, rapport de mars 2024

Deux visions irréconciliables pour la paix
La gauche et son pari transformateur
Le candidat de gauche propose une approche radicalement différente. Son programme inclut une nouvelle négociation avec les groupes armés dissidents, une réforme agraire profonde qui redistribuerait les terres aux paysans, et une substitution volontaire des cultures de coca. En fait, il veut reprendre là où l’accord de 2016 a échoué dans sa mise en œuvre. Pour lui, la violence actuelle découle précisément de l’abandon des engagements pris avec les FARC démobilisés.
Cette vision séduit dans les zones urbaines, particulièrement chez les jeunes qui n’en peuvent plus de six décennies de conflit armé. À Bogotá, à Medellín, dans les universités, l’enthousiasme est palpable. On parle de transformation sociale, de justice redistributive, de mettre fin au cycle infernal de la violence. Mais dans les campagnes, là où la violence frappe concrètement, le discours résonne différemment. Beaucoup se méfient. Négocier avec ceux qui tuent ? Redistribuer les terres alors que les paramilitaires contrôlent des territoires entiers ?
La droite et le retour à la manière forte
Face à cette proposition, la droite oppose une ligne sécuritaire sans ambiguïté. Plus de soldats dans les zones de conflit, davantage de moyens pour l’armée et la police, et surtout, aucune négociation avec les groupes armés tant qu’ils n’ont pas déposé les armes inconditionnellement. Le candidat conservateur promet “l’autorité démocratique” — une formule qui résonne chez tous ceux qui pensent que le dialogue n’a mené qu’à l’impunité.
Cette position trouve un écho puissant dans les classes moyennes et supérieures, terrorisées par la criminalité urbaine croissante. Pour eux, les violences rurales et l’insécurité des villes relèvent du même problème : un État faible qui a perdu le monopole de la violence légitime. Paradoxalement, les régions les plus touchées par la violence politique ne votent pas nécessairement pour cette ligne dure. On pourrait objecter que ceux qui vivent quotidiennement avec les groupes armés comprennent mieux la complexité de la situation.
Le spectre de l’échec vénézuélien
Reste une question cruciale : la polarisation idéologique extrême que vit la Colombie ne va-t-elle pas aggraver la violence plutôt que la résoudre ? Les deux camps s’accusent mutuellement de tous les maux. La droite brandit l’épouvantail du Venezuela, prédisant que la gauche transformera la Colombie en dictature socialiste. La gauche dénonce les liens historiques entre les politiciens conservateurs et les paramilitaires. Dans ce contexte de défiance absolue, aucune politique de paix ne pourra fonctionner sans un minimum de consensus national. Or ce consensus semble plus lointain que jamais.
Les colombiens qui ont fui le Venezuela voisin ces dernières années — ils sont près de 2,4 millions sur le sol colombien — pèsent lourd dans cette élection. Traumatisés par l’effondrement économique et politique qu’ils ont vécu, beaucoup rejettent catégoriquement tout projet progressiste. Leur vote massif pour la droite pourrait faire basculer le scrutin dans plusieurs départements clés.

L’accord de paix : une promesse trahie ?
Ce qui devait changer mais n’a pas changé
L’accord signé en 2016 entre le gouvernement et les FARC était censé mettre fin à plus de cinquante ans de conflit. Sur le papier, c’était magnifique. Démobilisation de 13,000 guérilleros, justice transitionnelle, réforme agraire, substitution des cultures illicites, participation politique des anciens combattants. Huit ans plus tard, le bilan est accablant. Moins de 30% des engagements ont été réellement mis en œuvre selon les organismes de suivi.
Les zones rurales qui devaient bénéficier de programmes de développement massifs attendent toujours. Les anciens combattants démobilisés qui respectent l’accord se font assassiner les uns après les autres — plus de 380 depuis 2016. Quant à la réforme agraire qui devait redistribuer des terres aux paysans sans terre, elle reste largement lettre morte. Résultat : les dissidents des FARC qui ont repris les armes peuvent se présenter en vengeurs légitimes d’un accord trahi par l’État.
Le vide laissé par les FARC
Pourtant, reconnaissons-le : le départ des FARC des territoires qu’ils contrôlaient a créé un vide immédiatement comblé par d’autres acteurs armés. L’ELN, cette autre guérilla qui n’a jamais négocié, a étendu son influence. Des groupes criminels transnationaux comme le Clan del Golfo se sont emparés de routes stratégiques. Et les dissidents des FARC eux-mêmes, menés par d’anciens commandants qui ont renié l’accord, contrôlent désormais des zones entières.
Dans une certaine mesure, la situation sécuritaire s’est dégradée dans plusieurs régions après la démobilisation des FARC. C’est un paradoxe cruel que la droite ne se prive pas d’exploiter électoralement. “Vous voyez ce que donnent les négociations ?” martèle-t-elle. La gauche rétorque que c’est précisément le non-respect de l’accord par l’État qui a conduit à cette situation. Chacun a ses arguments. La vérité, probablement, se situe quelque part entre les deux.
Les dissidents et leur nouvelle guerre
Les dissidents des FARC représentent aujourd’hui une force de près de 5,000 combattants selon les estimations du renseignement militaire. Ils contrôlent des territoires stratégiques le long des frontières avec le Venezuela et l’Équateur, zones idéales pour le trafic de drogue et d’armes. Contrairement aux FARC historiques qui mêlaient idéologie révolutionnaire et pragmatisme criminel, ces nouveaux groupes sont essentiellement des organisations narco-criminelles qui utilisent le vocabulaire révolutionnaire comme façade.
“Les dissidents des FARC ont abandonné toute prétention politique sérieuse. Ce sont des entrepreneurs de la violence qui défendent leurs profits, point final.” — Analyste militaire, Universidad Nacional de Colombia

La démocratie locale sous pression
Quand les candidats renoncent
Dans 47 municipalités colombiennes, des candidats aux élections locales qui se déroulent parallèlement à la présidentielle ont retiré leur candidature après avoir reçu des menaces. Quarante-sept. Laissez ce chiffre vous imprégner. Cela signifie que dans des dizaines de localités, les électeurs n’ont plus vraiment le choix. Les groupes armés décident qui peut se présenter et qui doit se taire.
Cette situation crée des “zones grises” démocratiques où le vote n’a plus grand sens. Les populations locales savent parfaitement qui contrôle réellement leur territoire, et ce n’est pas l’État colombien. Voter devient alors un exercice vide de substance, un rituel démocratique qui masque la réalité du pouvoir. Dans certaines régions du Cauca, les communautés indigènes ont même décidé de boycotter les élections, considérant qu’elles ne représentent plus leurs intérêts face aux vrais décideurs armés.
L’achat massif de votes
Là où l’intimidation ne suffit pas, la corruption prend le relais. L’achat de votes est endémique dans plusieurs régions colombiennes. Les prix varient selon les zones : 50,000 pesos ici (environ 12 euros), 100,000 là-bas. Pour des populations rurales vivant dans la pauvreté extrême, c’est une somme considérable. Les groupes armés financent certains candidats qu’ils contrôlent, pendant que des politiciens locaux utilisent l’argent du narcotrafic pour s’acheter des mairies.
Les observateurs électoraux font ce qu’ils peuvent, mais dans des zones où ils ne peuvent même pas se rendre sans escorte militaire, leur efficacité reste limitée. En fait, surveiller réellement ces élections dans les territoires les plus conflictuels relève de l’impossible. L’État le sait, les groupes armés le savent, et les populations locales le savent. Ce qui frappe d’abord, c’est la résignation face à cette situation. Beaucoup de Colombiens considèrent la corruption électorale comme inévitable, presque naturelle.
Les communautés qui résistent
Il faut bien admettre que tous ne baissent pas les bras. Des communautés indigènes, des organisations paysannes, des collectifs de femmes continuent de défendre leur droit à participer à la vie politique malgré les risques. Ces résistants du quotidien méritent notre admiration. Ils organisent des gardes communautaires pour protéger leurs leaders, documentent les menaces, créent des réseaux de solidarité.
Dans le département du Chocó, une coalition de leaders afro-colombiens et indigènes a mis en place un système d’alerte précoce qui a permis d’éviter plusieurs assassinats. Leur stratégie ? La visibilité internationale. Plus un leader est connu à l’étranger, plus il coûte cher de l’assassiner en termes de réputation. C’est cynique mais efficace. Certains militants portent désormais en permanence un gilet identifiant leur organisation internationale de soutien, transformant leur corps en panneau publicitaire de leur propre protection.
