Chronique de Brice Blondiau
2 juin 2026 11:08
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Pendant que les États-Unis engagent des centaines de milliards dans les infrastructures IA et que la Chine forme ses ingénieurs par millions, l’Europe, elle, s’attache à produire des articles de loi par centaines. Ainsi, l’IA Act est désormais une réalité, mais à peine publié, son obsolescence technique semble déjà programmée. Derrière cette posture de protection se cache un retard et un déphasage stratégique.
Premier grand bloc économique à formaliser une telle régulation, l’Europe entend structurer les usages de l’IA au moment même où les équilibres technologiques et concurrentiels sont en pleine mutation. Ce texte illustre parfaitement le dilemme de Collingridge. Théorisé en 1980, ce principe postule qu’au début d’une innovation, il est difficile d’en anticiper les impacts pour les encadrer ; mais une fois ces impacts visibles, la technologie est si ancrée qu’il devient presque impossible de la contrôler. L’IA Act tente de briser ce cycle, mais à quel prix ?
L’urgence industrielle face au mirage réglementaire
L’IA Act repose sur une approche par les risques, une stratégie pertinente pour interdire les dérives telles que la manipulation ou la surveillance biométrique généralisée. Cependant, il manque la véritable nature de cette révolution : l’intelligence artificielle n’est plus un simple outil logiciel, c’est une industrie lourde de transformation et non une simple évolution technologique de la digitalisation.
L’idée selon laquelle la régulation protège l’Europe est un leurre. Comme l’analyse Arthur Mensch, cofondateur et PDG de Mistral AI, dans son audition au sénat du 12 mai dernier, la lourdeur réglementaire européenne crée un coût d’entrée que seules les grandes entreprises et par conséquent les géants américains peuvent absorber grâce à leurs moyens colossaux et leurs capacités de lobbyisme.
Bien que vue par certains comme une opportunité pour les acteurs locaux de se démarquer, cette régulation étouffe l’écosystème et les startups locales. Contrairement aux États-Unis, l’Europe impose de jongler avec des multiples droits du travail, fiscalités et langues (éléments clés de notre richesse et identité). Ramenée à l’échelle d’un marché mondialisé, cette situation freine considérablement le passage à l’échelle de nos entreprises européennes.
Dans son exemple et avec la trajectoire déjà engagée d’ici 2030, si 10% de la productivité gagnée au niveau européen s’appuie demain sur des modèles américains, l’Europe leur paiera de fait une rente technologique massive, tout en devant supporter la destruction de masse salariale associée (Mensch estime ce transfert de valeur à plusieurs centaines de milliards annuels à horizon 2030). Sans réinvestissement dans l’IA, elle creusera son déficit commercial et ne créera aucun levier dans ses rapports commerciaux.
Actuellement, les géants américains déploient des centaines de milliards de dollars pour monopoliser l’accès aux composants, aux infrastructures et à l’énergie, et par conséquent s’accaparent la capacité future et réservent les ressources associées pour supporter les infrastructures qui permettront ces bénéfices.
Pour l’Europe, le véritable mur n’est plus réglementaire ou logiciel, mais bien énergétique et matériel. Face à des acteurs extra-européens qui alimentent une demande dépassant l’offre, ils génèrent une crise de l’offre où la demande dépasse largement les capacités de production mondiales en puces, en serveurs et en électricité.
L’Open Source : un levier de souveraineté européen
Dans cette course mondiale, l’Europe dispose d’un atout majeur, trop souvent sous-estimé dans les débats réglementaires : l’Open Source. Au-delà d’un mode de distribution logiciel, c’est une garantie de transparence et un moteur d’innovation décentralisé pour lutter contre un oligopole.
L’Open Source est le seul terrain où une entreprise européenne de taille intermédiaire peut aujourd’hui construire une IA souveraine. Mais nous devons être lucides : les modèles ouverts de référence sont aujourd’hui d’abord chinois tels que Kimi, Qwen, DeepSeek, Mimo devant les américains et les européens.
Si des acteurs français comme Mistral AI ou LightOn parviennent à exister face aux titans américains, c’est grâce notamment à une stratégie de modèles ouverts et à l’utilisation de l’open source dans les fondations des plateformes IA et d’agents. Ils ont ouvert la voie en Europe mais celle-ci n’a pas encore créé l’écosystème pour le soutenir et l’amener à l’échelle de ses concurrents.
En réalité, la souveraineté numérique va bien au-delà de l’Open Source et dépend tout aussi du cloud, des semi-conducteurs, des infrastructures réseau, de la cybersécurité, des compétences, de la commande publique, du financement et d’une capacité industrielle à l’échelle mondiale.
Le spectre d’une Europe régulatrice plutôt qu’innovatrice